Comment tester les eczémas de contact aux cosmétiques?

 

How to test for allergic contact dermatitis to cosmetics?

 

 

 

 

A. Goossens

Département de Dermatologie

Unité d’Allergologie de Contact

Hôpital Universitaire St Raphaël

Katholieke Universiteit Leuven

Kapucijnenvoer 33

B-3000 Leuven, Belgique

 

Tel:    00 32 16 33 78 60

Fax:   00 32 16 33 70 12

E-mail: an.goossens@uz.kuleuven.ac.be


Résumé

 

Le diagnostic d’une dermatite de contact repose sur un interrogatoire poussée (l’anamnèse) en détaillant la nature de tous les produits cosmétiques utilisés, une inspection des symptômes cliniques et de la localisation des lésions, et la performance de tests épicutanés ou patch tests.  Cependant, d’autres tests supplémentaires tels que des tests ouverts et semi-ouverts pour des produits ayant un certain pouvoir irritatif, ainsi que des tests répétés sur l’avant-bras (ROAT ou Repeated Open Application Tests) peuvent également être très utiles dans le diagnostic d’une dermatite de contact aux produits cosmétiques.

 

Abstract

 

The diagnosis of an allergic contact dermatitis to cosmetics is based on a careful history (anamnesis), taking into account all the cosmetic products that have been used by the patient, on the inspection of the clinical symptoms and localisation of the lesions, and on the performance of epicutaneous tests or patch tests.  However, also other types of tests such as open and semi-open testing with products having a certain irritant potential, as well as ROAT or Repeated Open Application Tests on the forearm may be needed to identify the responsible products.

 

Mots-clés:     cosmétiques, dermatite de contact, eczéma, patch tests, tests semi-ouverts, ROAT

 

Key words:   cosmetics, contact dermatitis, patch tests, semi-open tests, ROAT


Le diagnostic d’une dermatite de contact comprend trois volets: un interrogatoire poussée (l’anamnèse) en détaillant la nature de tous les produits cosmétiques utilisés, une inspection des symptômes cliniques et de la localisation des lésions, et la performance de test épicutanés.

 

 

1.            L’anamnèse

 

Dans certains cas, une anamnèse étendue peut fournir des indications suffisantes.  Parfois, les malades sont en mesure de déterminer eux-mêmes la cause de leur eczéma, lorsqu’ils peuvent établir un lien avec l’utilisation d’un produit cosmétique spécifique.  Il est également possible que la cause soit un produit utilisé depuis de nombreuses années, provoquant soudainement une réaction allergique.  Dans ce cas, il est parfois difficile de déterminer l’allergène, parce qu’il n’est pas aisé de convaincre le malade et qu’il y a peu de points de départ.  Il faut tenir compte de tous les produits utilisés tels que produits démaquillants en cas d’une dermatite des paupières (les malades ont souvent tendance à ne citer que les produits de maquillage des yeux), les eaux de toilette (même si seulement appliqués sur les vêtements), les vernis à ongles, etc.  Même des produits utilisés par le partenaire peut parfois engendrer des réactions chez le partenaire (dermatite par procuration).

 

2.            Symptômes cliniques et localisation

 

Une allergie de contact se traduit classiquement par une réaction d’eczéma typique, cependant, d’autres expressions telles que par exemple, des réactions folliculaires, lichénoides, lymphomatoïdes ou érythème polymorphe peuvent se présenter [1-4].  La localisation souvent constitue un point de départ, car les lésions eczémateuses se limitent en général à l’endroit du contact.  Toutefois, l’eczéma peut également apparaître à d’autres endroits plus sensibles, par exemple, par voie aéroportée dans le cas d’allergie à des eaux de toilette, ou par transfert de l’allergène par les mains dans le cas de vernis à ongles: l’eczéma s’installera alors de préférence au niveau des paupières, car la peau y est très fine et les allergènes y pénètrent plus facilement.  Dans le cas d’une dermatite de contact photoallergique, les lésions se présentent au niveau des endroits du corps à la fois exposés au produit causal et au soleil.  En outre, en cas l’eczéma allergique sévère, des réactions à distance et même des réactions généralisées sont possibles.

Le tableau 1 présente un aperçu des principales sources d’allergie au niveau des produits cosmétiques, ainsi que les localisations correspondantes de l’eczéma de contact causé par le contact direct avec des produits cosmétiques [1,5].

 

3.            Tests épicutanés

 

·        Patch tests et photo-patch tests

 

Les patch-tests sont à l’heure actuelle la façon la plus précise de découvrir l’allergène.  Les produits et/ou les substances suspects sont appliqués sur le dos (la plupart du temps) du malade, à l’aide de petites chambres (en plastique ou en aluminium) qui sont fixées par un sparadrap: les allergènes sont dilués dans une concentration et un excipient adéquats (la concentration est connue de par la littérature existante ou est déterminée expérimentalement).  L’excipient ne peut ni être toxique ni sensibilisant.  Il s’agit en général de la vaseline blanche, d’eau, ou d’alcool.

Afin de ne pas rater un résultat positif tardif, il y a après une première lecture des résultats après deux jours, une deuxième lecture après 4 ou 5 jours.  Chez un malade allergique à une substance apposée, une réaction eczémateuse se développera à l’endroit de contact (Figure 1).

Parfois, le ou les allergènes sont retrouvés rapidement, mais il est parfois nécessaire d’effectuer des dizaines de tests avant d’identifier l’allergène.  Les malades investigués pour une allergie de contact possible sont toujours testés avec ce que l’on appelle une série standard comportant les principaux allergènes au niveau mondial.  Cette série est très limitée (25 allergènes) parce qu’en cas d’exploitation ultérieure vers un autre produit allergisant, elle sera complétée par des tests plus spécifiques avec une série cosmétique.  Dans le cas d’une dermatite professionnelle liés aux produits cosmétiques (coiffure, esthéticiennes, manicure, …) des séries appropriées devront être testées comprenant des ingrédients de teintures capillaires, agents de décoloration, tensioactifs, ou des résines pour ongles artificiels (monomères acryliques), etc.  Il est également essentiel de tester les produits utilisés ou contactés par les malades, ainsi que les ingrédients y présents, ceci en vue de détecter des allergènes peu répertoriés ou nouveaux.

En cas d’une photosensibilisation, les substances suspectes sont apposées sur le dos (comme dans le cas des allergies de contact), mais en double: après un jour, l’une des applications est irradiée par des rayons UV (la plupart du temps, il s’agit d’UVA à 5mJ/cm2, qui sont principalement responsables des réactions photoallergiques).  Les résultats des tests sont lus 2 à 4 jours après l’application et sont comparés avec l’application non-irradiée.  Une réaction positive de la peau (eczéma) se présentant à un endroit déterminé, côté irradié, indique une dermatite photoallergique à cette substance spécifique.

 

·        Tests ouverts et semi-ouverts

 

Le test ouvert consiste en l’application d’un produit directement sur la peau sans aucune occlusion.  Il est pratiqué, par exemple, par les coiffeurs avec une teinture capillaire afin de vérifier si un client ne s’est pas sensibilisé.

Le test semi-ouvert consiste en l’application, à l’aide d’un coton-tige, d’une infime quantité (1 à 2 µl) d’un produit liquide (solution ou suspension) sur une surface cutanée d’environ 1 cm2.  Après évaporation du liquide (l’excès peut être éliminé à l’aide d’un papier filtre ou d’un coton-tige), l’endroit du test est recouvert d’un adhésif acrylique.  Une lecture tardive après 2, 4 jours, ou plus est effectuée (Figure 1).  Les conditions dans lesquelles le test semi-ouvert est conseillé ne relèvent pas de recherches scientifiques mais sont basées sur une expérience pragmatique [6].

Le choix de ce type de test dépend essentiellement de la nature des produits à tester et, en pratique, il est souvent utilisé pour les produits apportés par le malade, ceci dans les buts suivants:

-   disposer d’une méthode pratique et rapide dans le cas de multiples produits apportés ;

-   éviter la survenue de réactions faussement positives (irritatives) suite à l’application en test épicutané (sous occlusion) - de produits potentiellement irritatifs.  Le test semi-ouvert n’exclut évidemment pas l’apparition de réactions irritatives.  Ceci explique d’ailleurs la nécessité de vérifier le pH de produits inconnus.  En effet, des produits ayant un pH < 3 ou > 11 ne devraient pas être testés tels quels.  Dans certains cas, la nature irritative de la réaction cutanée sera facilement reconnue par le testeur qui a une large expérience dans la lecture des tests.  Dans d’autres cas, il faudra diluer le produit ou, mieux encore, tous les ingrédients devront être testés séparément.

-   éviter la survenue de réactions faussement négatives suite à l’utilisation de produits (trop) dilués en test épicutané.  Cependant, en cas de test semi-ouvert négatif avec un produit fini, l’existence d’une allergie ne peut être écartée à titre définitif.  Il est en effet possible que l’allergène responsable soit présent à une concentration trop faible dans le produit fini pour engendrer une réponse positive selon cette méthodologie.  De là, l’importance des tests aux différents ingrédients si l’on suspecte vraiment un produit donné.

Le test semi-ouvert peut être utilisé pour tester des produits cosmétiques contenant des émulsifiants, des solvants ou d’autres substances exerçant un pouvoir irritatif.  Ainsi sont testés les mascaras, les laques pour cheveux, les vernis à ongles, les teintures capillaires, les shampooings, les solutions de permanente, les savons liquides, les masques de beauté, etc.

 

·        Tests répétitifs (ROAT ou «Repeated Open Application Tests»)

 

Les patch tests sont essentiels dans le diagnostic des allergies de contact.  La peau «saine» du dos n'est cependant pas toujours représentative d'une localisation telle que les paupières ou le cou, voire les aisselles, en ce qui concerne le déclenchement d'une réaction allergique de contact.  Il arrive en fait souvent que des patch tests réalisés, par exemple, avec des crèmes pour le visage ou les yeux ou des déodorants, provoquent des résultats faussement négatifs.  Si c'est le cas, des tests d'utilisation ou tests répétitifs (ROAT ou Repeated Open Application Tests) sont indiqués: dans ces tests, le produit à évaluer est appliqué deux ou trois fois par jour au niveau du pli du coude ou de l'avant-bras, et ce pendant au moins une semaine (à moins qu'il ne se produise une réaction plus tôt).  Parfois, des applications sont nécessaires pendant une période allant jusqu'à 2 à 3 semaines.

 

Une étude a été réalisée à ce sujet [7] chez des patients sensibilisés à l'iso-eugénol (un composant de parfum) qui ont à nouveau subi des patch tests avec une série de dilution (allant de 2,0 à 0,00006 % de solution alcoolique d'iso-eugénol); d'autre part, des tests ROAT ont été réalisés avec des solutions alcooliques à 0,2 et 0,05 % (2 fois par jour sur une surface de 3 x 3 cm2 au niveau de la face antérieure des deux avant-bras).


Les résultats ont montré que:

-   le nombre moyen de jours nécessaires pour l’obtention d’un test ROAT positif avec les solutions à 0,2 % et 0,05 % était respectivement de 7 et 15 jours;

-   pour les deux concentrations de solutions d'iso-eugénol, il y avait une corrélation significative entre le seuil de sensibilité déterminé à l'aide de la série de dilution et le nombre de jours nécessaire pour obtenir un test ROAT positif.

Cela signifie que le temps nécessaire pour obtenir un test d'utilisation positif chez un patient allergique à l'iso-eugénol dépend à la fois du degré de sensibilisation individuel de chaque patient et de la concentration de l'exposition: pour de faibles concentrations d'allergène ou un faible degré de sensibilisation, il peut falloir plusieurs semaines avant que la dermatite ne se produise, et par conséquent, un test ROAT peut donner un résultat faussement négatif après 7 jours.  D'autres études réalisées avec d'autres composantes de parfums vont dans le même sens.

 

Conclusion

 

Les patch tests (éventuellement des photo-patch tests en cas d’une photosensibilisation) restent la méthode standard pour identifier des allergènes dans les produits cosmétiques.  Ils seront effectués avec une série standard qui contient les principaux allergènes au niveau mondial, une série cosmétique, et dans le cas d’une dermatite professionnelle liés aux produits cosmétiques (coiffure, esthéticiennes, manucure, …) avec des séries appropriées comprenant des ingrédients de teintures capillaires, agents de décoloration, tensioactifs, ou des résines pour ongles artificiels (monomères acryliques), etc.  Il est également essentiel de tester les produits utilisés ou contactés par les malades, ainsi que les ingrédients y présents, ceci en vue de détecter des allergènes peu répertoriés ou nouveaux.

Cependant, d’autres tests supplémentaires tels que des tests ouverts et semi-ouverts pour des produits ayant un certain pouvoir irritatif, ainsi que des tests répétés sur l’avant-bras (ROAT ou Repeated Open Application Tests) peuvent également être très utiles.


Références

 

1       Goossens A.  Minimizing the risks of missing a contact allergy.  Dermatology 2002;202:186-9.

 

2       Sharma VK, Mandal SK, Sethurman G, Bakshi NA.  Para-phenylenediamine-induced lichenoid eruptions.  Contact Dermatitis 1999;41:40-56.

 

3       Ikehata K, Sugai T.  A case of pigmented cosmetic dermatitis associated with chronic stomatitis with lichenoid tissue reactions.  Environ Dermatol 1997;4:291-6.

 

4       Handa S, Kumar B.  Contact dermatitis from nail polish: an unusual clinical response.  Contact Dermatitis 1996;35:118-9.

 

5       Buckley DA, Rycroft RJG, White IR, McFadden JP.  Contact allergy to individual fragrance mix constituents in relation to primary site of dermatitis.  Contact Dermatitis 2000;43:304-5.

 

6       Goossens A.  «Trick» Le test semi-ouvert.  Dermatologie Actualité 2003;79:16-7.

 

7       Andersen K.  The time-dose-response relationship for elicitation of contact dermatitis in isoeugenol allergic individuals.  Tox Appl Pharmacol 2001;170:166-71.


Tableau 1:     Corrélation entre la localisation de l’eczéma de contact et les sources d’allergie aux produits cosmétiques (contact direct)

 

Visage

Général:                     produits cosmétiques (éventuellement de petites éponges)

Front:                        produits de soins capillaires

Sourcils:                    pince à épiler, crayon à sourcils

Yeux:                        maquillage/démaquillage pour les yeux

Nez:                          mouchoirs (parfumés)

Lèvres:                      rouge à lèvres, produits d’hygiène dentaire

Menton:                     produits de rasage

Cuir chevelu:                 produits de soins capillaires (shampooings, teintures, etc.);

matériel utilisé (brosses métalliques, bigoudis, etc.)

Oreilles

Général:                     produits de soins capillaires

Pavillon:                     idem

Conduit auditif:          idem

Rétro-auriculaire:       idem, parfums, eaux de toilette

Lobe:                        idem, parfums, eaux de toilette

Cou et nuque:               produits cosmétiques, parfums, produits de rasage

Tronc-aisselles:             produits de beauté (déodorants, anti-transpirants), parfums

Bras:                            lotions corporelles, produits solaires

Jambes:                        produits dépilatoires, lotions corporelles, produits solaires

Mains et poignets:         parfums, produits cosmétiques (pour les mains et autres), crèmes de protection ;

tous les produits et tout le matériel contactés par voie professionnelle (les coiffeurs, les esthéticiennes)

Pieds:                           produits de soin pour les pieds (contre la transpiration)

Région ano-génitale:      lingettes (parfumées), déodorants, parfums


Figure 1:        Patch tests positifs à la para-phénylènediamine à 0,01 et 1 % dans de la vaseline.  Test semi-ouvert positif à une teinture «illégale» pour cils contenant ce colorant.